Muunlii

Prologue

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Il fut un temps, aux premiers âges du monde, où les cieux n'étaient point silencieux et où les étoiles elles-mêmes semblaient répondre aux chants de la terre.

En ces jours anciens, de grands êtres de feu et d'éclat parcouraient les hauteurs, portant sous leurs écailles la lumière des premiers matins. Ils n'étaient ni dieux ni bêtes, car leur nature appartenait tout autant à la terre qu'à l'éther, et leur existence maintenait l'harmonie entre ce qui était né et ce qui demeurait encore à naître.

Les peuples vivaient sous leur regard sans connaître la servitude, et nul ne songeait à plier le genou devant ceux qui veillaient sur lui. Les vents portaient leur souffle, les montagnes répondaient à leurs voix et les eaux suivaient les chemins qu'ils avaient tracés. Ainsi circulait, à travers toute chose vivante, le souffle invisible dont procèdent les merveilles du monde.

Mais il est écrit que toute lumière porte en elle la possibilité de son ombre, et que même parmi les êtres les plus anciens peut naître le désir de posséder ce qui ne saurait appartenir à personne.

Car l'un d'entre eux, venu après les autres, contempla l'harmonie et n'y vit point une œuvre à préserver, mais un royaume dont il pourrait devenir le maître. Là où ses semblables voyaient des frères, il vit des sujets ; là où ils entendaient le chant du monde, il ne souhaita plus entendre que son propre nom.

Et dans sa soif de grandeur, il chercha au-delà des lois premières une puissance que nul n'avait encore osé réclamer.

Il goûta au sang, d'abord au sien, puis à celui des créatures anciennes, et découvrit dans cette offrande profane un feu qui ne donnait ni chaleur ni lumière, mais consumait tout ce qu'il touchait. Chaque sacrifice nourrissait sa force, et chaque victoire éloignait davantage son cœur de ceux qui l'avaient autrefois appelé leur frère.

Ceux-ci vinrent à lui, non pour le juger, mais pour lui rappeler ce qu'ils avaient été ensemble. Pourtant, leurs paroles ne trouvèrent plus d'écho, car celui qui ne désire que régner finit par ne plus entendre ceux qui lui parlent d'égalité.

Alors, par le sang, la ruse et les arts défendus, il dressa contre eux des liens qu'aucune force connue ne pouvait rompre. Il les priva des cieux sans leur accorder le repos de la mort, et leur chant, jadis porté jusqu'aux confins du monde, s'éteignit peu à peu derrière les voiles de leur prison.

Ainsi disparurent les grands veilleurs, et les peuples levèrent les yeux vers un ciel qui ne leur répondait plus.

Les siècles passèrent, les royaumes succédèrent aux royaumes, et les hommes donnèrent d'autres noms aux merveilles qu'ils ne comprenaient plus. Les sources anciennes s'affaiblirent, les savoirs furent dispersés, et ce qui jadis unissait la chair, l'âme et l'éther ne subsista bientôt que dans les légendes.

Cependant, toute chose ensevelie n'est pas perdue, et toute voix réduite au silence n'est pas condamnée à l'oubli.

Il est dit qu'une veilleuse demeurera lorsque les derniers témoins auront disparu, et qu'elle portera dans son cœur les noms que les pierres elles-mêmes auront cessé de connaître. Ni les années ni les ténèbres ne pourront lui ravir ce qui lui fut confié, car tant qu'un seul être se souviendra, le dernier chant ne sera point achevé.

Il est dit aussi que l'azur retrouvera un jour le regard des mortels, et que celle qui portera la fierté des cieux devra apprendre que nul être, fût-il né des étoiles, ne saurait être maître de la liberté d'autrui, pas même de la sienne.

Et lorsque les hommes auront oublié que le désir fut jadis une joie offerte au monde, une voix s'élèvera encore parmi leurs fêtes et leurs peines. Elle chantera l'amour sans chaînes, la beauté sans possession et les plaisirs qui ne demandent aucun tribut, car ce qui est librement donné ne saurait être arraché sans être détruit.

Mais de toutes les paroles conservées par les anciens, une seule demeure entourée du plus profond silence.

Car il viendra un enfant dont les yeux auront la couleur de l'ambre, et dans ses rêves se feront entendre des voix que nul mortel ne devrait connaître. Sous les pierres, au-delà des mers et dans les profondeurs oubliées de la terre, quelque chose répondra à son appel.

Alors les sceaux trembleront, les chants perdus traverseront de nouveau les âges, et le monde se tiendra devant ce qui fut jadis dérobé aux cieux.

Que nul ne se hâte pourtant de célébrer ce retour, car les anciens avertissaient que toute délivrance n'est point un salut, et que certaines portes furent fermées pour des raisons que le temps lui-même a oubliées.

Lorsque viendra l'heure du dernier chant, les hommes devront choisir entre la mémoire et l'oubli, entre les chaînes qu'ils connaissent et la liberté qu'ils redoutent.

Et nul ne pourra faire ce choix à leur place.

— Fragment des Écritures interdites, retrouvé dans les ruines de Surnel-Lor.